Présentation L'héritage des Lumières est plus que jamais contesté. L'idéal laïque vacille sous le poids des communautarismes et caresse ici ou là, au nom de la reconnaissance du " fait religieux ", l'idée d'un polythéisme d'état. L'espace public est tout bruissant de Dieu, de dieux, du dieu, de tous les dieux. Le village global se fait Panthéon vivant. Le temps nous est semblé venu de penser non le supposé retour de ces " religions ", dont politiques et idéologues se disputent médiatiquement les faveurs, mais de s'interroger sur Celui, ou ceux, ou cela ou ce rien, au nom duquel, desquels ou de quoi, certains parlent, agissent, réglementent, protestent, condamnent, aiment, haïssent, tuent et soignent, parfois d'un seul geste : Dieu. Puisqu'il s'agit de concept, l'axe du numéro est philosophique. Peut-on penser Dieu ? Dire Dieu. Ce que Dieu est. N'est pas. N'est plus. Ou pas encore. Ce qu'il demande, si tant est qu'il puisse demander quoi que soit. N'y a-t-il d'autre rapport possible au(x) dieu(x) que celui qui se donne sous le nom de " Dieu " ? Est-il rationnel ou simplement sensé de compter (un) Dieu au nombre de ce qui est ? D'où vient le concept de " monothéisme " ? Philosophes et historiens répondent à partir de tous les domaines chers à Critique : philosophie, épistémologie, histoire, esthétique. Sommaire Pedro Cordoba et Alain de Libera : Présentation Barbara Cassin : dieux, Dieu Etienne Balibar : Note sur l'origine et les usages du terme " monothéisme " Nicolas Weill : Le " traumatisme amarnien " ou l'origine de l'antisémitisme et du monothéisme Jan Asmann, Moïse l'Égyptien Die Mosaische Unterscheidung Philippe Borgeaud : Une rumeur bien entretenue : le retour de(s) Dieu(x) Olivier Boulnois : Dieu : raison ou religion ? Jacques Derrida, Foi et Savoir Jean-Luc Marion : L'irréductible Cyrille Michon : Il nous faut bien un concept de Dieu Quentin Meillassoux : Deuil à venir, dieu à venir Barbara Stiegler : Réceptions de la mort de Dieu Didier Franck, Nietzsche et l'ombre de Dieu Emmanuel Falque, Métamorphose de la finitude Olivier Abel : Les temps de Dieu Gilles Hanus : Le Nom dans la pensée du Retour de Benny Lévy Cécile Hue : Geste et contemplation : la peinture selon María Zambrano Elie During : Le ciel, Dieu, le divin : jeux interdits Jean-Luc Nancy, Au ciel et sur la terre : Parler de Dieu avec les enfants Rémi Brague : Dieu ne nous demande rien Les auteurs
La revue de presse
Patrick Kéchichian, Le Monde des livres, vendredi 17 février 2006
Les sociologues et les penseurs - de toute discipline – du temps présent ont déjà fort à faire avec les religions, leurs progrès, leurs régressions et leurs dérives. Le phénomène religieux, ou mieux encore ce que l'on nomme, à l"instar de Régis Debray, le « fait religieux » occupe suffisamment les esprits savants pour ne pas ajouter à leur perplexité une complication supplémentaire. Une complication qui porte un nom pourtant connu, répété, invoqué et moqué : Dieu. On ne sait si ce nom permet de mieux cerner le sujet, ou si, au contraire, il en étend infiniment la perspective. Quoi qu’il en soit, le numéro double de la revue Critique, coordonné par Pedro Cordoba et Alain de Libera, vient à point pour dessiner quelques lignes de cette perspective. L’« exposé des motifs », dans la présentation, est un modèle de clarté. « Le temps nous a semblé venu non de penser le supposé retour [des] religions dont politiques et idéologues se disputent médiatiquement les faveurs, mais de nous interroger sur Celui, ou ceux, ou cela ou ce rien, au nom duquel, desquels ou de quoi, certains parlent, agissent, organisent, réglementent, décident, critiquent, protestent, condamnent, aiment, aident, haïssent, tuent et soignent, parfois d’un seul geste… » La question pourrait se résumer ainsi : « De quoi parle celui ou celle qui, en guise de réplique aux clameurs du présent, emploie le mot "Dieu” ». Etant entendu qu’une lecture purement historienne de la question ne peut rendre compte de la nature et de la valeur de cette « réplique » puisque l’un des noms de Dieu, l’Eternel, manifeste bien le « déjà là dans la suite des présents successifs, l’Etait ou le Sera qui jamais n’a été ou ne deviendra présent ». Certes, « il fallait ici un peu de philosophie… » C’est donc par la pensée et la réflexion que l’on peut et doit avancer vers cette question afin de « savoir de quoi l’on parle » : comme l’écrit Jean-Luc Marion, « avant de disputer des réponses possibles, il faut d’abord et surtout discuter de la formulation même de la question ». La « raison », dont parle Olivier Boulnois et le « concept », dont Cyrille Michon analyse la nécessité font partie des thèmes de cette indispensable discussion préalable. Rémi Brague envisage quant à lui ce que pourrait être « l’attente de Dieu ». Elie During rend compte d’un beau texte de Jean-Luc Nancy, une conférence sur Dieu prononcée devant des enfants. Citons aussi, dans cet ensemble qui ne s’est pas constitué à partir d’un accord ou d’une commune croyance des auteurs, les textes de Barbara Cassin sur la pluralité de dieux, d’Etienne Balibar sur la notion de monothéisme, ou de notre collaborateur Nicolas Weill sur la figure de Moïse, notamment à partir des analyses de l’égyptologue allemand Jan Assmann. Philippe Borgeaud, de son côté, critique la notion de « fait religieux » tandis que Barbara Stiegler interroge les prolongements du mot de Nietzsche sur la mort de Dieu. Enfin, Quentin Meillassoux tente de dessiner le profil d’un « Dieu à venir »
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