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Clément Rosset, Tropiques. Cinq conférences mexicaines

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Critique n° 752-753 : Du style !

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Éric Chevillard, Choir

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Christian Gailly, Lily et Braine
Christian Gailly, Les Évadés (Collection « double »)
Critique n° 751
Philosohie n° 104
 

Critique
La Denrée mentale

Vincent Descombes
La Denrée mentale

1995
Collection « Critique », 352 pages
22,56 €
ISBN : 2.7073.1505.2
EAN13 : 9782707315052



«“ Où placez-vous l’esprit ? ” demandons-nous aux philosophes qui nous parlent du mental. Or il y a deux réponses qui s’offrent à nous : dedans, selon les héritiers mentalistes de Descartes, de Locke, de Hume et de Maine de Biran, héritiers parmi lesquels on peut compter les phénoménologues et les cognitivistes ; dehors, selon les philosophes de l’esprit objectif et de I’usage public des signes, comme l’ont soutenu par exemple Peirce et Wittgenstein. Mon propos dans ce livre est double. Il est d’abord de soutenir la thèse de l’extériorité de l’esprit : l’esprit doit être placé dehors, dans les échanges entre les personnes, plutôt que dedans, dans un flux interne de représentations. Il est ensuite d’apprécier la différence entre ces deux réponses du point de vue des sciences morales, ou “ sciences de l’esprit ”. Cela revient à prendre parti dans la querelle des sciences humaines qui n’a pas cessé pendant tout ce siècle : herméneutique contre positivisme, philosophie du sujet contre structuralisme, individualisme méthodologique contre holisme du mental. »
Vincent Descombes

‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑

1. Les phénomènes de l’esprit – 2. La querelle des deux sciences – 3. L’étude anthropologique de I’esprit – 4. La nom elle philosophie mentale – 5. Les doctrines du matérialisme psychique – 6. La psychologie de l’ordinateur – 7. L’intérieur et l’extérieur – 8. L’esprit mécanique – 9. Exercice de cérébroscopie – 10. La métaphysique des états d’esprit – 11. Le détachement de l’esprit – 12. Les conditions historiques du sens.

‑‑‑‑‑ Extrait de l’ouvrage ‑‑‑‑‑

Les phénomènes de l’esprit sont aussi appelés phénomènes mentaux. Notre question, dans le présent ouvrage, ne sera pas de savoir s’il y a de tels phénomènes, mais où les trouver.
Qu’il y ait des phénomènes mentaux n’est pas une thèse empirique qu’il faudrait établir, c’est une simple question de définition. « Phénomène » veut dire ici : ce qui peut donner un démenti à nos spéculations et nous amener à corriger nos premières descriptions. II y a des phénomènes s’il y a des faits qu’on puisse citer pour les dogmes les plus vénérables ou pour refuser les conclusions des meilleurs raisonnements. « Phénomène » ne veut certes pas dire : ce qui va m’apprendre de quoi je parle. Cela, il faut l’avoir déjà compris ou décidé. Mais plutôt : ce que je dois inspecter pour en savoir plus, ou pour découvrir quoi que ce soit sur les choses dont je voudrais parler. Si c’est bien ainsi qu’on entend les phénomènes de l’esprit, la question de leur existence n’a jamais vraiment eu à être posée. Le plus grand négateur de (séparé) ou du mental (hypostasié) ne conteste nullement qu’il y ait une différence entre un caillou et un candidat au baccalauréat. Il admet sans difficulté que la différence entre eux est manifestée par divers phénomènes, auxquels il est possible de se reporter. Cette différence n’est pas une hypothèse spéculative dont on pourrait choisir de faire l’économie. Elle n’est pas non plus un résultat à établir par une enquête spéciale. Elle ne demande, pour être reconnue, aucune acuité particulière, aucune recherche méthodique.
Mais qu’il y ait incontestablement des phénomènes mentaux ne signifie pas qu’on soit d’accord sur la façon dont ils doivent être compris. De fait, la question de l’esprit est I’exemple même d’une question philosophique disputée. Il y a en effet un point qui ne peut pas être décidé en examinant comment les choses se passent en fait, un point dont la détermination ne peut pas être soustraite aux disputes philosophiques, c’est celui de la façon dont nous allons exprimer et rendre compte de la différence entre un caillou et un candidat possible aux épreuves du baccalauréat. Sur quoi faut-il mettre l’accent ? Quelle sorte de différence faut-il faire entre les créatures qui ont, comme on dit, un esprit et celles qui n’en ont pas ? Toute la dispute sur les phénomènes de l’esprit porte en réalité sur la conception de ces phénomènes, et d’abord sur leur place dans un système du monde.

 

La revue de presse

Sandra Laugier (La Quinzaine littéraire, 1995)

« Où trouver l’esprit donc ? Eh bien, dehors, comme l’ont soutenu Wittgenstein – ainsi que Peirce, pour qui “ l’esprit est un phénomène extérieur ” et qui moque les psychologues – qui localisent telle faculté mentale, par ex. le langage, dans telle ou telle partie du cerveau sous prétexte qui si on vous l’enlève, vous vous retrouvez incapable de vous exprimer : mais “ si le psychologue lui avait dérobé son encrier, il se serait, là encore, trouvé incapable de s’exprimer ”, donc la faculté de langage est également présente dans l’encrier, ce qui n’est pas une plaisanterie mais une vérité philosophique. Les pensées d’un auteur sont plutôt dans les exemplaires de ses livres que dans son cerveau. Et “ les phénomènes de l’esprit ne sont des phénomènes de l’esprit qu’au-dehors, dans le monde public ”.
Descombes propose donc, contre le mentalisme, un holisme anthropologique dont on attend avec impatience qu’il finisse de le défendre dans le second volet du livre – ce qui ne veut pas dire que ce premier est uniquement négatif. La manière dont Descombes expose les incohérences de la théorie mentaliste de l’esprit est aussi une démonstration de l’utilité du débat imposé par le cognitivisme : parce qu’il a mis au jour un enjeu philosophique central, le choix en gros de l’extériorité ou de l’intériorité, alternative qui transcende les divisions habituelles des sciences humaines (à preuve, diversement, la récupération mentaliste de la phénoménologie ou l’anthropologisation wittgensteinienne des sciences sociales), et parce qu’il ne critique pas à la manière (réactive) du sorbonnard qui pesterait contre les nouveautés cognitivistes. Les arguments de Descombes dépassent en radicalité ceux de Putnam ou de Searle dont il montre qu’ils ont en commun bien des mythes avec le mentalisme qu’ils critiquent. C’est aussi cette absence d’illusions (que Descombes appelle le détachement) qui fait de son livre – plein d’esprit, osons dire enfin – une œuvre à la fois plus légère, car bien plus divertissante et talentueuse que les productions mentalistes qu’elle épingle, et plus lourde aussi, de vraie philosophie. »

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