« C'est en quelque sorte l'œuvre emblématique du Nouveau Roman, et la critique, qui avait lu dans L’Express quelques-uns des textes théoriques que Robbe-Grillet avait publiés, y vit simplement un exercice de style désagréable. Il s’agit en fait de tout autre chose. D’une œuvre autobiographique, d’abord, puisque l’auteur y décrit la maison où lui-même vécut en Martinique et, sans doute, une aventure sentimentale où il jouait le rôle de Franck. Il y est longuement question d’une plantation de bananiers ; on sait que Robbe-Grillet, ingénieur-agronome, est spécialiste des maladies de cet arbre. Le contraire, donc, d’une littérature désincarnée, desséchée, mathématique. Pourtant le roman déconcerte, par la minutie schizophrénique des descriptions de l’espace (les fenêtres, la terrasse, les quinconces de la plantation, la trace du mille-pattes écrasé sur la cloison), les reprises de chaque épisode, de chaque observation, le remplacement de toutes les notions temporelles par des notions spatiales, ou, mieux, le traitement des unes selon le mode des autres. On ne remarqua pas que, tout comme dans Le Voyeur, l’énigme, ici plus clairement, tourne autour d’un instant « volé », comme la lettre d’Edgar Poe : la nuit de Franck et de A. Le livre donne lui-même sa clé : « Ces répétitions, ces infimes variantes, ces coupures, ces retours en arrière peuvent donner lieu à des modifications - bien qu’à peine sensibles – entraînant à la longue fort loin du point de départ. » Autre facteur d’étrangeté : comme Godard, Robbe-Grillet se soucie fort peu de la « vraisemblance » du montage, et atteint, du coup, une étonnante efficacité dans le suspense, l’agressivité d’un drame toujours repoussé dans les marges. » Jean-Jacques Brochier, Dictionnaire des œuvres (Laffont, « Bouquins », 1994).
Les
premières pages
La revue de presse
Gaétan Picon (Mercure de France, 1957)
« La perspective du livre est celle d'un Cogito ouvert sur la totalité d'un monde qui est, ici et maintenant, tout ce qu'il est. L'auteur parvient à lui donner forme et intensité, sans rien reprendre des techniques en désuétude. Nous vivons peut-être le moment d'un préclassicisme. »
Philippe Sénart (Arts, 1957)
« L'auteur de La Jalousie, dans cette relation rigoureuse d'une passion ramenée à un processus objectif, est à la fois psychanalyste, physicien, biologiste, géomètre. Son écriture est directement accordée à ses préoccupations : c'est l'écriture “ impersonnelle ” prônée par les disciples de Flaubert. »
Émile Henriot (Le Monde, 1957)
« Comme dans Le Voyeur, les choses, les objets sont décrits d'une manière photographique, en eux-mêmes et dans leurs rapports, avec une minutie extraordinaire. »
André Rousseaux (Le Figaro Littéraire, 1957)
« Dans le temps disloqué, tel détail d'abord insignifiant revient avec une valeur lancinante. Et cela est assez bien fait pour que notre imagination se laisse faire prisonnière de cette toile d'araignée où les spirales de l'intemporel tissent une sorte de logique à rebours. »
Claude Mauriac (Le Figaro, 1957)
« Rarement le caractère démentiel de la jalousie a été rendu sensible avec cette acuité. L'héroïne elle-même, bien qu'elle ne soit décrite avec aucun des mots habituels, est étonnamment séduisante. Pour la première fois de façon si convaincante, Alain Robbe-Grillet nous donne un beau et véritable roman. »
Claude Roy (Libération, 1957)
« La nouveauté introduite par Robbe-Grillet, c'est que le mari jaloux n'existe pas dans le récit. Il ne dit jamais “ je ” : d'ailleurs, il ne dit mot. Il n'est qu'un regard obstiné, fasciné, une absence méticuleuse, un vide attentif. »
Luc Estang (Pensée Française-Fédération, 1957)
« Le jaloux, ici, n'est pas un “ caractère ” donné d'avance. Il est un état provoqué par un certain spectacle. C'est la manière dont l'œil vigilant enregistre ce spectacle qui nous rend sensible la jalousie. La réussite est incontestable. »
Robert Kemp (Les Nouvelles Littéraires, 1957)
« Ennuyeux ? Certainement non. L'expérience est amusante. Tout à fait claire... Nous avons tous, pour le talent de M. Robbe-Grillet, une prédilection animée de curiosité. »
Philippe Jaccottet (La Gazette de Lausanne, 1957)
« Il y a une obsession du présent, une présence des choses visibles au regard du jaloux qui, dans sa précision, rejoint le cauchemar. La création méticuleuse de cet univers de géométrie plane relève d'un art très sûr et très puissant que, pour ma part, j'admire beaucoup. Je goûte ici une saveur vraiment neuve. »
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